Une Jeunesse Syrienne (7)

Prières marines

Précisément, je suis bien placée pour vous confirmer que Mazen, loin d’être nécessairement une bague en diamant, aurait très bien pu finir en bombe.

A l’adolescence, quelques années avant les faits qui nous intéressent, il faisait partie d’un groupe de jeunes gens qui se réunissaient tous les Vendredis à la mosquée. Un jeune homme les encadrait et leur dictait les bonnes manières de se conduire en toutes circonstances et sur toutes les choses de la vie. Le jeune homme qui dirigeait le groupe de Mazen n’était même pas barbu, contrairement au prince qui menait le groupe de son frère Najib, de quatre ans son aîné. Ceci permettait probablement de mener le troupeau en douce, sans le brusquer par des apparences trop explicites qui auraient pu susciter les attentions des services de sécurité, en alerte en ces temps là.

Le groupe partageait toutes sortes d’activités, religieuses, sportives ou culturelles si on peut qualifier de culturelle ses activités consistant à prendre régulièrement un courant de pensée pour le démonter. Une fois par an, un camping au bord de la mer était organisé. Les matchs de foot sur le sable succédaient aux barbecues de poissons et autres poulpes fraîchement pêchés sans oublier les cinq prières de la journée qui se faisaient systématiquement en groupe face à la mer.


Comment un jeune esprit en quête de certitudes et d’appartenance pouvait-il résister à ces majestueux couchers de soleil à côté de frères partageant la même foi en une puissance juste, bienveillante et pure ?

Tant que le discours du prince se cantonnait aux bonnes manières, à la foi et à la force que donne une croyance solide, Mazen se laissait entraîner par l’inertie des engagements. Ce n’est que lorsque le prince traita l’ancien président égyptien Nasser de chien des juifs que le jeune Mazen commença à se sentir mal à l’aise.

Mazen a eu une enfance très politisée, et bien que conscient de la complexité des choses politiques dans cette région, quelque chose lui suggéra que ce prince était étranger à une vérité qu’il sentait indiscutable. L’image de son père, les larmes aux yeux, le jour de la mort de Nasser ne quittera jamais sa mémoire. Il n’a jamais revu son père pleurer après ce jour là, ni avant d’ailleurs.

De nos jours, il est assez bien établi que le régime de Nasser sonna le début des dictatures militaires en Égypte, mais à l’époque, les choses s’inscrivaient dans le courant d’émancipation nationaliste arabe et l’image de Nasser n’était pas encore polie par le recul historique. Il y a eu la nationalisation du canal de Suez, la construction du barrage d’Assouan. Il y a eu ces discours qui lui paraissaient sincères, ce ton proche des simples paysans des plaines d’Égypte, leur expliquant les choix difficiles et même les défaites avec sincérité et simplicité. Il y a eu ce rêve d’une nation arabe fière de ses racines et confiante dans son avenir. Un rêve brisé que personne n’a jamais pu réveiller jusqu’au jour où je vous raconte cette histoire banale, jusqu’à ce matin où la moitié du peuple syrien se trouve sous les tentes ou au milieu des ruines de la guerre qui n’a toujours pas fini de montrer son visage le plus cruel.


Ainsi, dans le cœur de Mazen et dans son esprit, Le statut de Nasser était trop solide pour être déboulonné par un discours simpliste, métaphysique exclusivement centré sur la répression par Nasser des frères musulmans. La cohésion douteuse d’un groupe d’adolescents n’était pas suffisante pour dissiper le doute qui commença ce jour là à germer dans sa tête et dans son âme d’arabe qui a failli être fier de l’être.

Je ne me rappelle pas exactement de la chaîne des évènements qui séparèrent cette phrase prononcée par le prince imberbe du groupe de ce jour où j’ai vu Mazen quitter le groupe sans rompre définitivement avec Dieu. Il a fallu encore deux ans avant que Mazen ne se rende compte d’une façon irrévocable que Dieu était non seulement superflu dans une quelconque vision du monde, mais qu’il était même très nuisible au bonheur des humains.


Ce jour là, je m’en rappelle encore, il a quitté l’appartement de son ancien professeur de religion qu’il a appelé pour en discuter une bonne fois pour toutes. Dans un salon minuscule dont les murs étaient tapissés de bibliothèques croulant sous les livres de philosophie et de religion, la discussion était calme, chaleureuse. Le professeur aimait bien en Mazen un esprit prometteur et imperméable aux demi-vérités. Cet après midi là, le professeur savait que le jeune homme qui lui faisait face était venu avec des questions lourdes, sans réponses et il ne comptait pas tenter l’impossible en tournant autour du pot.

Mazen s’apprêtait à partir en France pour poursuivre ses études. Il sentait devant lui un tournant à choix multiples et il avait besoin de se débarrasser d’inutiles hésitations et autres fausses certitudes. Le professeur l’avait bien compris et avait donc décidé de limiter les dégâts en tentant de sauver ce qui pouvait encore l’être:

Si tu peux tout simplement garder la foi, c’est l’essentiel ! oublie le reste, ce n’est pas important. Si tu peux conserver la simple idée que Dieu est toujours là avec toi, et pour toi, je suis sûr que tu feras les bons choix, pour toi et pour les autres. Tout ce que les livres contiennent, ce n’est qu’une traduction des textes pour les gens qui ont besoin de règles précises car ils n’ont pas foi dans leur capacité d’analyse. Ces livres contiennent forcément des erreurs, des inexactitudes car ils sont écrits par des hommes faillibles comme toi et moi. Je suis sûr que tu sauras distinguer le bien du mal. J’ai confiance en toi. Je te remercie d’être venu malgré tes doutes pour me donner l’occasion de te dire les réponses qui résoudraient tes dilemmes. Mais je ne les ai pas ces réponses, Mazen ! je suis désolé si je te déçois ! tu va devoir faire avec tes doutes.


Le professeur a fait de son mieux ! il a essayé de préserver une foi qui était bien ébranlée. Mazen quitta l’immeuble de son professeur avec des sentiments étranges, inattendus et contradictoires. Il ne se sentait aucune envie de garder une foi après toutes ces années où celle-ci était associée à tant de concepts qui lui paraissaient ce jour là si ridicules et si puériles. Mais un sentiment d’affection lui serra le cœur en pensant à cet homme sincère qu’il venait de quitter.

Il n’arrivait pas à savoir précisément si cet homme se sentait prisonnier de son métier pour lequel il se devait de débiter un discours auquel, lui même ne croyait plus; ou bien s’il avait une foi réelle bien qu’inexplicable mais qu’il n’avait plus les arguments rationnels pour défendre contre les attaques implacables d’une raison cartésienne.

Le jeune Mazen n’oubliera jamais l’image de cet être calme et pacifique qui devait se sentir si seul au milieu de cette montagne de livres sacrés mais impuissants.

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Un commentaire

  1. Avatar de sadeemsey sadeemsey dit :

    nices!! Une Jeunesse Syrienne (10)

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