L’aveu

Le récit d’une chute …

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Chapitre 1

Il est plus que temps que je vous écrive. La situation se dégrade vite. Depuis des années, je m’accommodais de mes problèmes internes, je vivais avec eux tant bien que mal.  Maintenant, ils m’envahissent littéralement comme les mauvaises herbes qui poussent dans mon jardin d’une manière folle et énergique. Je n’ai plus les moyens de les affronter tout seul. J’ai besoin de vous !

En vérité, Je ne me suis jamais bien aimé. Mais, jusque là, Je l’ai toujours pris comme un mal partagé par beaucoup d’entre nous, même les plus séduisants et les plus agréables à vivre et à voir. Je me contentais de constater que l’on m’acceptais volontiers dans les diverses sociétés que je côtoyais. Que parfois, on cherchait même à me joindre. Je ne me suis jamais senti à l’aise en compagnie des autres, sauf celle d’avec les rares vrais amis que j’ai eus dans ma vie. Ceux-là se comptent sur les doigts d’une seule main qui a perdu un pouce et un majeur. Est-ce que les autres en ont vraiment beaucoup plus, je veux dire, de vrais amis. Je m’en doute mais je suis prêt à l’admettre. De toute façon, il faut bien que je trouve des raisons profondes à ma détresse. J’y trouverais au moins une maigre consolation. Ne dit-on pas que bien poser le problème est la moitié de la solution. D’ailleurs, n’est-ce pas là peut-être une de ces raisons que je cherche à ma dérive. Cette incapacité à ne demander aux autres que ce qu’ils sont capables de fournir, à savoir leur simple présence, toujours infiniment meilleure que la solitude. Cette incapacité qui rend toute banalité pesante m’a toujours isolé et incommodé. 

Une fois, j’ai demandé à mon père pourquoi pense-t-il que les gens voudraient de ma présence. Il m’a dit que j’étais un excellent écouteur de blagues. Que j’étais toujours prêt à éclater de rire lorsqu’il me racontait des histoires drôles. Le fond de cette pensée m’a fortement choqué. Au premier examen, cette raison m’a semblé tellement futile. Mais en réalité, c’était pire que cela. Je n’ai pas voulu lui dire que son explication était bancale car en vérité, tout ce qu’elle permet de conclure, c’est qu’il était un excellent raconteur de blagues. C’est tout. Maintenant je sais que n’importe qui peut se passer des personnes comme moi. Parfois, on m’invite encore mais toujours en ayant pris toutes les précaution leur permettant de s’assurer de la présence de ma femme. 

Ma femme est une étrange créature toujours de bonne humeur en dehors de sa maison. Alors je ne sais plus qui invite-t-on précisément, elle ou moi. Je dis cela pour la pure forme, Je crois connaître la réponse mais je préfère  maintenir un semblant de suspens.  Je dois vous avouer un terrible secret. Ma vie durant, j’ai toujours eu l’impression que dans peu de temps, j’allais enfin réaliser quelque chose d’ extraordinaire. Je n’ai jamais su la nature de cet exploit tant attendu. Est-ce un roman ? une découverte scientifique ? une rencontre fortuite qui allait changer ma vie ? Je ne saurais dire mais cette certitude n’a jamais souffert du moindre doute.  Si je vous écris aujourd’hui, c’est que cette certitude est sérieusement ébranlée. J’ai la profonde conviction d’avoir définitivement raté ma vie. Je suis là, terré comme une taupe, à raconter ma chute à des lecteurs fictifs que je suis obligé d’imaginer ne serait-ce que pour pouvoir étaler mes lamentables pensées avant de commettre l’irréparable. 

Équation de Fermat n’admet pas de solutions réelles pour aucune valeur de n supérieure à 2

Je pense à ce malheureux mathématicien qui s’est décidé à se suicider un soir. Mais avant de siroter la solution mortelle, il a feuilleté un livre où il était question de la conjecture de Fermat. Cette conjecture, si je me rappelle bien s’annonce avec une simplicité confondante. Elle stipulait que l’équation de Fermat n’admet pas de solutions entières pour aucune valeur de n supérieure à 2. L’aube a trouvé ce suicidaire encore accoudé à sa table de nuit, dévorant ce livre et laissant de côté son projet mortel. 

Du coup, je me suis dit que peut-être qu’en étalant mes pensées et mes plaies profondes et en y lâchant la nécessaire réflexion qu’exige l’écriture, je découvrirai sur moi-même quelque chose cachée au fond des temps, une vérité sur ce monde qui m’entoure si mal. 

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Chapitre 2

Je ne me rappelle que de peu de choses de mon enfance. J’étais un enfant très adoré. Blond, cheveux bouclés et yeux verts. Il m’est resté une photo où je suis entre mon frère et ma soeur. Je souriais à l’appareil, charmant, à croquer. Je ne sais plus où la trouver cette photo, mais à quoi bon ?

J’étais très probablement le préféré de mes parents. Le plus petit, celui qui réussissait ses études sans problèmes, toujours premier de sa classe. Une vraie tête à claque. J’ai pourtant l’impression que frère et soeur me l’ont toujours pardonné. Il est possible que je me trompe sur ce point car je ne les vois que très rarement et à intervalles tellement espacées qu’il n’est jamais le moment de dépasser les discussions de façade voire le gêne causé par l’absence de sujets d’intérêt commun. Il est aussi possible qu’il en fut ainsi pendant quelques longues années, avant que les changements de circonstances, les liens de famille et le comportement des parents envers les petits enfants aient pu venir changer le consensus qui me rendais non coupable de l’amour exagéré de mes parents. Il est un fait néanmoins que je n’ai jamais senti ce changement. 

Je soupçonne cet amour excessif à l’origine d’une partie de mes problèmes. J’étais un enfant gâté et cela m’a rendu avare d’amour envers ceux qui m’en ont tant donné. Comme si on aimait pour punir l’autre ou lui démontrer que nous sommes meilleures que lui, que nous avons par notre bonté inversé la flèche du temps et perturber le cycle infernal de l’indifférence. Moi, je n’avais pas de comptes à régler, alors j’ai vécu ma vie en allant de l’avant et en faisant table rase du passé. Comme si mes parents, ma famille n’étaient qu’une partie d’un décor qui m’a vu grandir et envers lequel je n’ai pas de dette particulière dont je dois m’acquitter. 

Pourtant, je me rappelle encore de mon père entrant dans ma chambre vers six-heure du matin avec un verre de jus de raisin frais, fait avec amour, comme pour dire des mots sans les prononcer. Cette scène est restée gravée dans ma mémoire comme une preuve irréfutable de ma chance et que dans toute réussite, je ne peux revendiquer qu’une infime part du mérite. Aujourd’hui même, au moment où une idée technique  ou scientifique germe dans ma tête, je ne perds jamais la gratitude envers cet environnement protecteur qui m’a permis de consacrer autant de temps et de concentration à travailler mes sujets techniques, peut-être au détriment, il est vrai, de tant de choses infiniment plus importantes. Mais de ce dernier déficit, je me sens le seul coupable.

Car pendant ce temps, mon frère luttait certainement contre des sentiments d’injustice, de répression ou tout simplement contre cette impression de n’être que le premier coup d’essai après lequel, nos parents sont passés à autre chose, en particulier, à moi. Je sais aujourd’hui que cette lutte est positive, constructive. Je sais aujourd’hui qu’elle façonne une âme, sculpte l’épaisseur d’une personnalité et permet d’aimer pour le simple fait de savoir comme il est difficile de ne pas être aimé. 

Je n’ai pas eu l’occasion de manquer d’amour. Depuis, j’ére dans un monde du tout qui va de soi. Cette incapacité à aimer me pèse plus lourd que vous ne saurez imaginer. Le nihilisme n’y peut rien. Je vis comme si je savais qu’un jour, je paierai le prix fort pour cette indifférence aux miens. Je ne peux même pas profiter provisoirement de mon crime par la peur anticipative qu’il m’occasionne. 

L’anticipation, une grosse pierre sur mon chemin de Damas.

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Chapitre 3

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