Une jeunesse Syrienne (9)

Une fête chez Nadia

L’appartement de Nadia étaient situé dans le quartier chrétien d’Al-Kassaa. Sur les murs, les icônes orthodoxes trônaient, surveillant la foie des habitants et désignant sans ambigüité leurs certitudes. Des chaises ont été placées contre les trois murs du salon laissant une place centrale pour la piste de dance.

Nadia et son fiancé Johnny alternaient les conversations avec les invités, souriant ici et là avec un bonheur évident. Mazen observait de loin celui qui a réussi à s’emparer du cœur de Nadia, à l’ex-filtrer du groupe sans même faire partie du lycée. Cela lui a toujours paru un peu étrange, voire suspect. Il y voyait un signe d’exclusion et de violence symbolique. Comme si ce choix de Nadia d’élire un prétendant extérieur avait un air de condamnation collective de tous ses copains du lycée, lui compris. Le tout, sans procès ni même un acte d’accusation explicite et clair. En regardant Johnny discrètement déambuler entre les invités, Mazen essayait de lire en lui toutes ces qualités exceptionnelles qui lui ont valu l’amour de Nadia et qui ne se trouvaient pas chez aucun de ses amis de lycée.


Farès discutait avec Samer dans un coin du salon, lançant par intermittence un rire discret mais franc. Farès avait un rire assez spécial. Il rougissait tout en laissant apparaître ses belles dents mais jamais avec éclat, comme si le rire avait toujours été à l’intérieur de son corps, sa raison incluse, et qu’il attendait juste l’occasion pour le laisser sortir sans surprise ni extravagance. Un rire calme et maîtrisé. Lorsqu’une phrase ou une situation provoquait ce rire, Farès avait toujours un regard de côté comme pour dire : « OK, cette fois-ci, vous avez gagné, vous m’avez eu, la prochaine fois, je ferai attention et je garderai mon calme et mon sérieux » !

Farès riaient rarement d’une blague contenant une once de propos déplacé. Il trouvait toujours le bon ton de reproche pour signifier à son interlocuteur que celui-ci a manqué de tact ou a émis une pensée non dénué de mal à propos mais sans jamais que cela blesse d’une façon définitive. Il avait le don de reprocher à quelque une chose en la présentant comme surprenante venant de lui. Du coup, son reproche comprenait implicitement son équivalent de louange qui finissait d’accabler encore plus son interlocuteur de ce qu’il venait de proférer. C’est pour cette raison qu’extraire un rire franc et sincère a toujours été pour l’ami de Farès une trophée aussi éphémère que précieux.

Mazen regrettait toujours de rater ces instants. Il aimait tant l’humour de son ami et sa présence d’esprit. Il se leva pour rejoindre les deux comploteurs et partager leur humeur. Une chaise était libre à côté de Samer.


Au moment même où il s’est assis, Mazen croisa le regard de Liliane pour la première fois. Elle était assise par terre, joignant les deux genoux par ses mains. Elle portait un pantalon noir et court qui laissait apparaître ces deux tibias blancs soigneusement épilés. Elle avait des chaussettes blanches très courtes qui s’engouffraient dans des bottes militaires. C’était une étrange façon de s’habiller, un mélange de féminité assumée et d’insolente clarté dans la provocation qui a attiré si irrésistiblement l’attention de Mazen que les rires de Samer et Farès se perdirent dans un plan secondaire de son esprit.

C’est qui cette fille en face ? Chuchota-t-il à Farès entre deux rires.

C’est Liliane, une amie de la faculté de Médecine ? Pourquoi ? tu veux que je te lui demande la main, tu te sens en âge de bâtir une famille ? Lui lança Farès

Pourquoi tu es son tuteur ou quoi ?

– Je ne suis pas son tuteur officiel mais je crois que je suis son conseiller principal en questions matrimoniales. En gros si tu veux sa main, tu croiseras un jour ou l’autre ton serviteur pour lui demander le feu vert pour ton dossier soit au moins examiné !!

Tu vas peut-être enfin m’être utile à quelque chose ! Lui rétorqua Mazen avec un clin d’œil que Farès n’a certainement pas remarqué.

Mais attention, je ne peux pas lui dire n’importe quoi ! Elle reste quand même ma meilleure amie. Alors si tu t’attends à ce que je lui dise du bien de toi, tu te fourres le doigt dans l’œil.

Je ne te demande pas tant, contente-toi de me la présenter, je m’occupe du reste !

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