Une Jeunesse Syrienne (8)

Farès

La vérité que Liliane eut l’impression de découvrir à la faculté n’avait rien à voir avec ce que Farès faisait ce matin là.

Son père était malade et il devait le remplacer au magasin. C’était un magasin de montres et horlogerie que son père a ouvert depuis des décennies et qui lui a permis de nourrir sa femme et ses deux enfants, Farès et sa soeur Samar.

Après des études en mécanique de précision à Besançon, son père se sentait capable de remettre n’importe quelle montre en marche. Fort de sa compréhension des mécanismes sous-jacents. Ce sentiment de professionnalisme n’allait pas de pair avec les affaires. Car au lieu de vendre de nouvelles montres à ces clients, il s’acharnait à réparer leurs anciennes montres coûte que coûte au lieu de leur proposer de nouvelles montres qui lui auraient rapporter beaucoup plus. Une poignée de clients admiratifs s’est constituée dont les membres revenaient de temps en temps plus pour discuter avec lui de tout et de rien que pour augmenter son chiffres d’affaire.

A moitié conscient de l’origine du maigre résultat lié directement au commerce des montres, le père de Farès s’est senti obligé de se diversifier en inaugurant sans cesse de nouveaux angles de son présentoir dédié aux bijoux, allumes-cigarettes et autres portes-feuilles incorporant ici ou là des bouts de montres ou de métaux précieux. Au bout du compte il ne savait plus lui même qu’est ce qui est vraiment à l’origine du fait que ce magasin était encore plus ou moins viable.


Avant de partir au magasin, Farès s’est assis au chevet de son père. Il l’écouta patiemment lui expliquer ce qu’il devait faire pour chaque client potentiel. Ils parcoururent ensemble la liste de tous les objets en réparation expliquant pour chacun d’eux le problème à l’origine du dysfonctionnement et comment il avait réussi à le mettre en marche.

Farès savait l’indifférence des clients à ces détails mais il connaissait aussi bien le plaisir que son père éprouvait à les évoquer. Plein de tact, il fit mine d’écouter son père avec intérêt et fit même semblant de prendre des notes. Il ouvrit la fenêtre pour aérer la chambre de ses parents, salua son père et se dirigea vers la porte de l’appartement. Il se rappela soudain qu’il avait oublié d’arrêter la chanson d’Edith Piaf qu’il écoutait avant de rejoindre son père.

Combien de jeunes syriens écoutaient Edith Piaf en ces années là ? combien de jeunes syriens l’écoutaient en tout temps d’ailleurs? Y-avait-il une seule autre personne qui partageait cette passion tous âges confondus? Farès l’écoutait tous les jours. Fredonnait ses mélodies entraînantes sans se rendre compte de sa singularité: Padam Padam Padam et l’étroitesse de la vie syrienne passait au second plan; Padam Padam Padam et tous ces bruits de klaxons se taisaient. Padam Padam Padam et toute cette chaleur étouffante cessaient d’envahir son espace vital.


Liliane n’avait peut-être pas tort. Mais en ces temps là, Farès retardait inconsciemment l’heure de vérité. Il repoussait le temps où il sera seul face au caractère irréversible de la nature humaine. Il vivait un temps où des solutions miraculeuses venant des fissures des livres saints pouvaient encore s’évader et venir à son secours. Il lui arrivait encore de croire que tout est une question d’opportunité. Que le désir naissait des rencontres et des courbes d’une beauté sans genre.

Il est même probable que ce matin là, Farès n’avait qu’une idée en tête: bien faire son travail en digne remplaçant de son père. Il est probable que ce matin là, il crut suffisant d’avoir l’amour de sa famille, la chaleur de son foyer d’enfance. Il n’est même pas exclu que la présence dans sa vie de son amie Liliane lui eut paru douce et chère à son cœur plus que toute autre chose. Je suis même prête à parier qu’il a eu une petite pensée pour elle car il savait qu’elle allait le chercher et s’inquiéter de son absence.

Quittant l’immeuble de ses parents, il fut frappé comme à chaque fois par le niveau de bruit de l’existence, la chaleur neutre qui fut indifférente à sa personne, à sa mission, à son humeur. Il s’étonna comme à chaque fois des raisons qui lui faisait tant aimer mes rues et la vie en mon sein. Il se demanda si tous les humains sont condamnés à aimer la ville où il ont vécu et que ceci n’est qu’une des plus simples lois de la nature humaine, indignes même d’être relevée.

Il a tourné la clé dans la serrure qui bloquait le store du magasin, le souleva avec détermination vers le haut ajoutant sans le vouloir au bruit qui venait de l’étonner quelques minutes plus tôt. Il se sentit parfaitement partie de ce monde.

En s’installant devant derrière le comptoir du magasin de son père, il n’a pas pu s’empêcher de penser à Liliane qui devait s’inquiéter de son absence inattendue et inexpliquée.

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