Une Jeunesse Syrienne (6)

Nadia

Il a fallu une demie-heure pour que Nadia renonce à prendre son déjeuner avec Liliane à la faculté de médecine. Elle était pourtant sûre de l’avoir vue pendant le cours du matin mais elle était trop loin pour la rejoindre. En sortant de l’amphithéâtre, elle a pensé la retrouver dans leur coin habituel mais elle ne l’a pas revue de toute la matinée.

De tempérament pragmatique et efficace, Nadia ne s’en inquiéta pas plus que ça. Elle saura le moment venu ce qui a bien pu empêcher son amie de la rejoindre comme d’habitude. Elle s’est résolue donc à manger seule, choisit un coin isolé de la cafétéria et sortit son calepin pour finaliser la liste des invités. Ce jour là, elle regrettait déjà d’avoir eu ce projet de fête à précédent ses fiançailles officielles. Cela lui a paru subitement un peu déplacé.

Peut-être ce sentiment trouvait-il son origine dans le fait que personne autour d’elle n’en était encore à ce stade avancé de ses projets de vie, ni même par la pensée. Son projet semblait prématuré à tout le monde. Cette invitation focaliserait les attentions sur ce clivage qu’elle a décidé de dépasser sans vraiment être parfaitement en paix avec elle-même. Mais il était trop tard pour revenir en arrière. Beaucoup de monde considérait déjà cette soirée comme un fait acquis.


Le calepin dans une main, le sandwich dans l’autre, un stylo entre les lèvres. Des yeux d’un bleu azur parfaits, une jeunesse pétillante. Voilà le spectacle qu’offrait Nadia au monde ce jour là. Rien qu’en la regardant, il était possible de constater l’absolu découplage que la nature permet, entre la laideur d’une société et la beauté potentielle des individus qui la constituent, de mesurer le potentiel de ce pays et par là même, l’€™étendu du gâchis.

Les prénoms défilaient devant ses yeux: Liliane, Najd, Farès, Samer. Rien de plus naturel. Des amis chers. De vrais amis. Son attention s’arrêta sur un prénom moins attendu: Mazen. Elle posa le stylo, pris une bouchée et laissa son regard se promener à travers la vitre de la cantine. Elle se demanda si quelqu’un remarquera qu’il était le seul invité musulman. Pourtant, elle ne l’a pas prémédité. Elle s’est contentée d’ajouter les prénoms qui lui venaient à l’esprit, naturellement, par la force de l’habitude et comme suite naturelle à l’image qu’elle se faisait d’une soirée réussie. Elle inscrivait au fur et à mesure, les noms correspondants aux visages qu’elle avait envie de voir. Les prénoms en découlaient les uns après les autres sans la moindre censure. Le résultat était là, il la regardait en face, têtu, souverain.


Et pourtant cette invitation n’allait pas de soi. Depuis le décès de son oncle six ans plus tôt dans une explosion à la voiture piégée visant un bâtiment des services de sécurité dans un quartier chrétien que j’abrite depuis si longtemps, l’attitude de son père envers les musulmans avait durci. Il n’oubliera probablement jamais ce jour où son frère ne faisait que passer dans le coin en rentrant chez lui. Nadia avait beau lui dire que tous les musulmans n’étaient pas des frères musulmans, encore moins des Jihadistes assoiffés de sang chrétien et que parmi eux, il y a des gens parfaitement civilisés, sa réponse était toujours la même, implacable:

Nadia, ma fille, si je t’offre deux boîtes. Une contenant une bague en diamant et l’autre une bombe mais sans te dire laquelle contient la bague, prendrais-tu le risque d’en ouvrir une !? J’espère que non ! Eh bien avec les musulmans c’est pire car même la bague peut se transformer du jour au lendemain en une bombe. Alors moi je dis, on jette les deux boîtes et tant pis pour la bague.

Beaucoup d’expériences et d’histoires relatées ont suggéré à Nadia que son père avait plutôt raison. Elle a d’ailleurs entendu bien d’autres histoires concernant des personnes qui, ayant passé le cap de la jeunesse se sont découvert une passion pour la rigueur religieuse comme si les années de jeunesse permettaient une virée passagère dans les chemins paisibles et passagers de la joie de vivre. Une virée dont le seul objectif est de réussir à trouver une proie et de se caser avec avant de décréter que les jeux de la vie n’étaient plus désormais que des vestiges du passé, réservés aux seuls âmes légères et pas encore complètement accomplies. La religion semblait être un serpent à plusieurs têtes, cachée derrière les reliefs d’une société millénaire comme un monstre à sang froid, sûr de son invincibilité.

Nadia acheva de finaliser sa liste, jeta le papier de son sandwich et se dirigea vers la salle des travaux pratiques en se demandant toujours où diable cette cachotière de Liliane était-elle passée.

Tables des Matière / Précédent / Suivant

Laisser un commentaire