La faculté de médecine
Ce jour là, Liliane ne trouva pas Farès dans l’amphithéatre de la Faculté de Médecine. Cela la troubla. La veille, comme tous les Mercredis, ils ont suivi ensemble le cours d’allemand à l’institut Goethe et se sont séparés sur la promesse de se retrouver le lendemain à la Faculté de médecine et durant ce premier cours précisément.
Farès aurait dû donc être présent et il ne l’était pas. Comme toujours, Liliane commença à échafauder des hypothèses, les unes après les autres, soumettant chacune à l’épreuve de son raisonnement expert et affuté par des années d’expérience de celle à qui rien ne devait échapper en général et en ce qui concerne Farès en particuulier. Cependant, aucune de ces hypothèse ne lui donna entière satisfaction. Et alors que cette situation d’impuissance lui a toujours était insupportable, le fait que cette fois-ci, cet échec concerne Farès lui était particulièrement insupportable. Liliane aimait être sa confidente et l’idée qu’il lui aurait caché quelque chose la tourmentait.
Un autre fait la travaillait depuis un temps qu’elle n’arrivait pas à déterminer. Quelque chose qui lui minait le morale, éprouvait son amour propre. Elle savait en son for intérieur que son malaise puisait ses sources dans un sentiment déplacé qui risquait de menacer une relation précieuse. Bien que Farès n’était pas son genre de garçon comme on disait, il n’empêche que l’absence totale de la moindre attirance extra-amical envers elle de sa part a fini par la blesser. Le doute sur son potentiel de séduction s’est introduit dans l’esprit de Liliane et cette petite question innocente et passagère commença à grossir pour occuper l’essentiel de ses pensées chaque fois qu’elle le retrouvait malgré tout son effort pour la chasser.
L’absence de son ami ce matin là éveilla en elle une inquiétude inavouable. Et s’il était avec quelqu’un ? Qui cela pouvait bien être ? Quand est-ce qu’il l’a rencontrée ? et où ? Depuis combien de temps cela durait-il et comment, diable, avait-elle pu ne rien remarquer ? D’ailleurs pourquoi le lui cachait-il ? N’était-elle pas sa meilleure amie ? depuis quand cessa-t-elle de l’être ? est-il possible que de cette fille précisément, il ne pouvait pas lui parler ? pourquoi donc ? quel lien y avait-il entre elles pour qu’ils n’ose pas l’évoquer ?
Elle commença alors à essayer de s’imaginer la scène, le visage de la fille, la ruelle qui serait le lieu de leur déambulation amoureuse. Mais lorsqu’elle essaya de se figurer l’expression et l’attitude de Farès, quelque chose clochait avec la certitude d’une vérité qui ne souffre aucun doute possible, une vérité qui tenait là, majestueuse et solide. Cela ne correspondait pas au garçon qu’elle a toujours connu. Aussi forte que fut sa concentration, aucune image crédible ne lui venait de Farès faisant la cours à une fille !
L’évidence de la conclusion la stupéfia. Il est même probable que ce qui la stupéfia encore plus était le temps que cette vérité a mis avant qu’elle ne devienne une évidence pour elle. Elle se rendit compte que sa respiration devint saccadée, comme si elle chercha un air qui lui manquait. La découverte la coupa du monde. Elle n’entendait plus ni le professeur ni le bruit des étudiants. Elle était devenue comme un soldat près duquel une grenade aurait explosé et dont les oreilles se mettraient à siffler. Il y a parfois des détails insignifiants, comme l’absence de son ami ce matin et les rêveries qu’elle déclencha chez elle, qui apportent en une fraction de seconde, plus d’éclat de clairvoyance que toute une vie de discussion superficielle et de rires pourtant salutaires. Son ami n’avait nul besoin de lui parler ce matin là. Elle n’avait nul besoin de preuves matérielles irréfutables, il lui avait suffi une tentative d’imagination, un instant de mise en scène d’une posture par la pensée. Une posture qui s’est immédiatement imposée comme étrangère à lui, son ami qu’elle a appris à connaître comme personne.
Bien des années plus tard, Elle se remémorera ces instants rares, marchant lentement derrière le cercueil de son jeune ami, elle se rappellera avec netteté que loin de soulager son amour propre, cette découverte déclencha en elle, instantanément, une pitié intuitive. Une pitié qui transcende les idées convenues et s’enracine dans la réalité d’une société qu’elle savait dure et sans merci. Une société qui ne laisse pas de place pour les marginaux, les anormaux. Une pitié anticipative qu’elle savait pertinente et méritée.
Ce jour là, à l’université après la découverte de l’absence de son ami Farès, Liliane n’a pas suivi le programme qu’elle s’était imaginé le matin en allant prendre le bus. Elle sortit de l’amphithéatre à la dérobé, espérant que personne ne vienne l’arracher à sa torpeur ou juste lire l’effroi sur son beau visage. Elle prit un raccourcis à travers une ouverture accidentelle du grillage pour gagner une solitude dont elle avait bien besoin.
Une image de Farès que son cerveau apeuré fabriqua pendant les quelques secondes qu’il lui a fallu pour sortir, ne la quitta pas. Dans cette maudite image qu’elle n’oubliera jamais, Farès était seul, tapis dans le noir, prisonnier de sa nature, seul, se rongeant les ongles dans un coin, ne sachant pas précisément quelle était sa part de crime dans cette nature qui l’habitait et qu’il n’a pas choisi. La foule frappait à sa porte, moqueuse, rageuse, assoiffée de normalité.