Une Jeunesse Syrienne (4)

ISSAT

L’Institut Supérieur des Sciences Appliquées et des Technologies (ISSAT) a été installé sur un flan de montagne surplombant les quartiers de Barzeh. Le soleil y était brûlant. des montagnes étaient arides et hostiles. Peu de végétations s’y invitaient malgré les efforts des jardiniers qui avaient pour mission de transformer ce bunker en un havre de tranquillité accueillant et paisible.

Tous les matins, une longue file de navettes arrivait à 8h précise devant les portes d’entrée gardées par des militaires armés quoique fatigués, se demandant en quoi cette longue journée qui s’annonce sera-t-elle différente de la précédente. Une fois garées dans les places de stationnement, les navettes déversaient une coulée humaine formée de chercheurs, administratifs et autres cuisiniers. Les particules de ce flot humain investissaient les baraques pré-fabriquées qui colonisaient les montagnes rocheuses. Le soir venu, la même scène se déroulait à l’envers, comme les images d’une bobine que l’on regarde à contre-sens. Des flux humains convergeaient vers plusieurs points précis. Une file de navettes quittaient les lieux et ses fausses mystères, laissant la montagne seule, orpheline, affrontant la solitude sauvage d’un lieu artificiel et sans avenir.


Quelques dizaines d’années auparavant, Le président Hafez Al-Assad, le père du désormais tristement célèbre Bachar, avait confié au professeur W. Chahid, docteur en physique nucléaire, la mission de fonder cet établissement à l’image du fameux projet Manhattan. Son objectif officiel (et probablement sincère dans ses finalités) était de tout faire pour rattraper le retard scientifique et technologique qui séparait la Syrie d’Israël, l’€™ennemi de toujours, du moins officiellement. Un ennemi si convenable et avenant pour la dictature en place. Le docteur Chahid a accepté une mission qu’il ne pouvait de toute manière pas refuser. Mais je suis prête à parier qu’il y croyait vraiment. Il y croyait probablement tout en prévoyant au fond de lui les difficultés inhérentes à un projet nécessairement coûteux et exigeant dans un pays sans ressources à de culture de corruption diffuse et enracinée.

Dans les premières années de cette expérience, le docteur Chahid tenait à recevoir personnellement chacun des jeunes gens qui se portaient candidats après un brillant passage à l’examen du Bac. Il le faisait autant pour sonder leurs âmes que pour leur signifier leur importance propre et l’immense espoir que le pays entier plaçait en eux. Peut-être ces moments qu’il passait avec des jeunes innocents et pleins d’espoir contre-balançaient-ils ses entretiens avec des militaires et des agents des services de sécurité chez qui il ne pouvait flairer que haine et suspicion. Il savait que ces gens là ne lui pardonnaient pas le pouvoir que le président mettait entre ses mains alors qu’il ne disposait pas ne serait-ce que d’une seule division armée, lui qui ne s’est encore jamais sali les mains pour garder au pouvoir son protecteur de président. Il savait qu’ils l’attendaient tous au tournant, dans l’attente du moindre faux pas.


Peut-être le docteur Chahid cherchait-il dans la présence des jeunes candidats un réconfort qui pourrait lui suggérer que tout ceci est possible. Peut-être voyait-il dans ces jeunes gens qui lui rappelaient sa jeunesse, des codétenus qui partageraient sa cellule dans cette grande prison qu’était la Syrie avant qu’elle se transforme en un encore plus grand cimetière quelques décennies plus tard. Peut-être les considérait-il comme des frères d’armes en quelque sorte qui ne pensaient pas faire sa guerre contre l’impossibilité d’un succès qu’il leur assurait lui même ne souffrir d’aucun doute, mais cherchaient tout simplement un meilleur avenir, un échappatoire, une sortie de prison inconditionnelle.

Aujourd’hui encore, des années après, il m’est difficile de ne pas penser à cet homme avec une amère sympathie. Je l’ai vu lutter comme un marin héroïque en plein tempête avec peu de moyens avant le naufrage officiel de ses idéaux ou du moins, ceux auxquels on a voulu qu’il croit. Avant qu’il ne soit réduit à faire partie des meubles que l’on oublie dans les salons mondains des ministres. Je l’y ai vu souvent, seul oublié sur une chaise dans une salle d’où il lui parvenait de loin le bruit des claquement de verres de champagne portées par des arrivistes pillant les maigres richesse d’un pays délaissés par les Dieux de la miséricorde.


Plaquant sa tête lourde d’une nuit courte de sommeil, Mazen regardait filer les images de mes rues sales et complices que la navette laissait derrière elle en se dirigeant vers la montagne de l’ISSAT. Les images de son entretien avec Chahid lui revenaient de temps en temps, brouillées par la force de la réalité qu’il a découverte depuis. Parmi ces images, celle de vieux monsieur, le fixant des yeux derrière ses lunettes épaisses restera à jamais gravée dans sa mémoire :

Si tu veux faire de l’astronomie, nous bâtirons un observatoire au sommet de cette montagne, rien que pour toi !

Ce matin là, cette image lui est étrangement revenue au moment où la navette s’était arrêtée devant la portière de l’ISSAT. Elle s’est malencontreusement superposée à la Kalachnikov du gardien somnolent par anticipation de l’ennui d’une longue journée à venir.

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