Un Jeunesse Syrienne (3)

Mazen

Il me semble que Mazen ne m’a jamais vraiment aimée !

Tout au plus, il a réussi à supporter la vie en mon sein le temps qu’il a fallu pour avoir les moyens de me quitter, définitivement. Ce n’était évidemment pas un plan bien préparé, vingt ans c’est trop pour garder un cap, mais avec le recul, je me dis que tout cela était écrit dès sa naissance, il ne pouvait pas y avoir d’autre issues.

Était-ce mon climat ? les interminables files d’attente qu’il fallait subir pour obtenir le moindre papier administratif, souvent futile et absurde ? Était-ce le spectacle de ces enfants de riches qui pavanaient dans leur voitures de luxe à Abou-Roumaneh, îlot de vulgarité et de débauche de provocation ! Ou bien était-ce leur absurde et déprimante réussite auprès des jeunes filles écervelées et faussement libres ? Ces non encore coupables belles âmes qu’ils courtisaient avec tant de suffisance et d’injustifiable fierté. Cette fierté d’avoir des moyens qu’ils n’ont pas mérités. Des moyens qui auraient dû valoir à leur parents (et soyons précis, surtout leur pères !) de rendre des comptes à la justice au lieu de leur permettre de pervertir leurs rejetons et de les déverser dans mes ruelles pour y répandre le parfum de l’impunité triomphante. Était-ce cette atmosphère d’arbitraire et d’absurde qui, chez Mazen, raisonnaient plus que chez la moyenne des garçons de son âge et le dégoûtait du simple fait d’être né du mauvais côté du monde ?

Tout cela est possible. Quoi qu’il en soit, le résultat s’imposait au delà de ses raisons d’être : Mazen ne pouvait que partir loin de moi dès qu’il aurait les moyens. Nous étions viscéralement incompatibles !

Mais comme Liliane avec son Parti National Socialiste (quel nom tout de même !) et son engagement pour l’Homme Nouveau, Mazen ne le savait pas encore au tout début de cette histoire, Il avait, lui aussi, sa part d’illusion et de naïveté. Après tout, une histoire de jeunesse syrienne, peut-elle être autre chose qu’une interminable chronique de déceptions et de gâchis ?


Pourtant, sur le papier, Mazen avait tout pour être heureux si l’homme n’était que le réceptacle de vulgaires besoins matériels. Si l’insupportable esprit ne venait pas jouer l’intraitable intrus, comme toujours.

La famille de Mazen habitait dans l’un de mes plus beaux quartiers. Son père, Général dans l’armée qu’il avait quittée jeune, avait réussi à monter quelques affaires dans le secteur privée qui lui ont valu une situation financière des plus enviables. Avant de quitter l’armée, il a bénéficié de la confiance de celle-ci pour mener à bien quelques contrats sur lesquels il s’est fait la main en négociation et autres commissions. Malgré le succès de ces opérations au marché protégé, le Général a décidé de quitter l’armée le jour où il a découvert qu’il commençait à disparaître de certaines des photos officielles. Signe incontestable qu’il était devenu une étoile que l’on ne manquera pas de vouloir éteindre, discrètement, loin des lumières, à moins que ce soit sous les projecteurs braqués sur des accusés. Les procès de Moscou était encore dans toutes les mémoires

Mazen vivait donc bien. Il était même relativement protégé des externalités négatives d’un système militaire où les généraux valent mieux que les poètes, les médecins et les ingénieurs. Mais il est des gens qui ne savent pas profiter du bonheur. Mazen en a toujours fait partie. Lorsqu’il vivat chez moi, Il ressentait dans chaque passe-droit qu’il obtenait ici ou là sans même le demander un glissement supplémentaire de plus en plus irréversible dans le cautionnement implicite d’une corruption dont il se rendait coupable à petits pas. Une sourde et lancinante culpabilité le rongeait. Encore un sentiment petit bourgeois stérile et anesthésiant me diriez-vous, c’est possible mais c’est ainsi. Je ne suis pas là pour édulcorer l’histoire de ces gens, ni d’ailleurs pour les juger, je me contente de relater les évènements qu’ils ont vécu et tels qu’ils me sont restés, avec, ici ou là, quelque hypothèses de récit, mais jamais au détriment de la vérité !

Mazen avait tout pour être bien. Cependant, à son âge de l’époque, on ne se satisfait pas d’une mauvaise situation. On se fait un devoir de tenter de la changer car on s’y croit capable d’y jouer au moins un rôle, aussi petit soit-il mais on le croit toujours assez déterminant pour valoir le coup. L’inconscience de la jeunesse s’attribue de drôle de pouvoirs. C’est ainsi que le monde va. Une maigre minorité de ces volontés se résolvent à brutaliser l’ordre établi, violer les lois de l’inertie et tenter de forcer le destin. Mais seulement une minorité !

Mazen n’en faisait pas partie. Mais à l’époque, il ne le savait pas encore.


Après le Bac, Mazen a rejoint le Centre des Études et des Recherches Scientifiques (CERS). Le volet éducatif de ce centre, l’ISSAT (Institut Supérieur des Sciences Appliquées et Technologies), imitait le système des classes préparatoires aux Grandes Écoles en France. Le système était initié en étroite coopération avec la France. Il était même largement opéré grâce aux professeurs français, souvent agrégés et curieux de cet Orient mystérieux qui ne l’est plus depuis une éternité. Réussir ses études au CERS signifiait une bourse pour poursuivre son éducation supérieure en France.

Suivant les conseils de ses amis ayant des fils qui étudiaient à l’étranger, son père lui a enjoint de bien réfléchir:

Si tu veux aller aux États-Unis, ce sera coûteux mais on peut s’arranger pour que tu puisses le faire si tu le souhaites ? C’est quand même là bas que ça se passe non ?

Il est possible que ce soit ainsi, mais puisque de toute façon, je prévois de revenir ici après mes études. Je pense que ce que l’on apprend en France serait largement suffisant pour la Syrie. À quoi bon dépenser une fortune ? Tu ne penses pas ?

Au moment où Liliane prenait le bus pour la faculté de Médecine, Mazen prenait la navette qui se dirigeait vers les montagnes arides, décharnées et peu accueillantes abritant les bâtiments, poussiéreux et sans âme du CERS.

Table des matières / Précédent / suivant

Laisser un commentaire