Une jeunesse Syrienne (1)

Prologue

Je n’ai pas toujours offert un tel visage au monde !

Si je vous inspire de la pitié, avec mes gravas, mes couleurs pâles et mes murs drapés de suie, Je n’en reste pas moins la plus ancienne ville continuellement habitée sur terre. Il m’arrive encore d’en éprouver des restes de fierté. Une fierté légitime, je dirais. Car toute irréversible que puisse vous sembler mon état présent, après une décennie de guerre et de tueries, j’en avais vu passer, des évènements tragiques et de monstruosités tout au long de mon existence.

Vous qui me lisez dans la langue de Champollion, sachez que j’existais 6000 ans avant que les premières pierres des pyramides que vous admirez tant n’aient été posées sur le sable ? ça vous en bouche un coin, j’imagine, hein ?!

Alors oui, ma fierté est légitime, lentement bonifiée par la longue succession de levers de soleil derrières mes montagnes arides, depuis des millénaires. Polie par ces minuscules aspérités, à l’échelle du temps long, que sont les génocides, les viols et les spoliations qui vous horrifient et qui ont toujours horrifié les âmes innocentes à mémoires courtes et aux jugements définitifs.


Mais je ne suis pas là pour me vanter de mon passé glorieux, encore moins pour vous convaincre que j’ai encore un avenir. À quoi bon ? Vous ne croirez pas à mon sursaut présumé, encore moins à ma réincarnation prochaine en un lieu où des sourires sont encore possibles et l’espoir en un lendemain vivable ne relève pas du déni.

Je vous concède que ça ne sera pas pour tout de suite et il est fort probable que, le jour où cela arrivera, vous ne serez pas là pour me présenter vos excuses de m’avoir enterrée trop tôt sous le sang des innocents qui couvrent les saletés de mes rues indifférentes. L’Histoire n’a jamais véritablement infléchi les actions ni les convictions des humains, bercés comme toujours dans l’illusion de vivre des époques inédites, irréductibles au passé.

Je m’adresse à vous à hauteur d’humains pour vous raconter des histoires ordinaires. Celles de ces quelques inconnus qui appartiennent à une génération de syriens, sans nécessairement représenter l’ensemble de ceux qui ont eu l’infortune d’être nés dans l’un des pires endroits de la planète. Un endroit où règne l’arbitraire, l’absurde et la loi de la jungle. Je vous raconte leurs histoires comme pour tenter de m’absoudre d’avoir été, à ce moment de la chronologie du temps, précisément, cet endroit maudit.


Je vais vous raconter les histoires de Mazen, Liliane, Farès, Nadia, Katia, et les autres telles qu’elles me sont restées, dans une mémoire chargée d’histoires prétendument plus lourdes et importantes. Je ne suis pas vraiment sûre de pouvoir tout vous révéler ni si j’aurai le souffle assez long pour aller jusqu’au bout de cette entreprise sans enjeu. Car certains de ces souvenirs me brûlent encore la gorge de nostalgie, de regret et de tristesse amère.

Je vous le dis avant que les détails ne vous embrouillent, par peur que l’essentiel ne soit enseveli sous les jugements définitifs et les sous-entendus, j’ai aimé ces gens dans leur diversité, leurs innocences, leurs maladresses et surtout peut-être, dans leur impuissance à remonter l’handicap initial d’être nés syriens.


Je les aime et je les plains d’avoir été obligés de jouer des rôles qu’ils n’avaient pas choisis et dans lesquels, ils ne se sont pas forcément reconnus, et à la suite desquels ils se sont collectivement perdus et dispersés dans les quatre coins d’un monde plus accueillant que moi.

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