Liliane
Je me rappelle encore d’elle ces années là. Déambulant dans mes ruelles, humant la douce odeur de jasmin qui m’a toujours été irrémédiablement associée dans l’inconscience de tous ceux qui ont grandi dans mes entrailles. Elle était fraîche, Liliane, Elle était optimiste. Elle croyait en son destin avec une candeur évidente et sans offense pour tous ceux qui doutaient et à qui l’Histoire a donné raison. Je la voie encore, quittant son immeuble au petit matin en direction de l’arrêt de bus à destination de la faculté de médecine. Liliane aimait parcourir la distance qui la séparait du bus en se projetant dans sa journée à venir. Elle s’imaginait alors arriver à la faculté ensevelie sous un nuage de poussière déversée par petites doses continues sur ses immeubles anonymes, fades et sans joie, comme si les pierres se solidarisaient avec les otages de ce pays, refusant de s’adonner à un sourire faux, simulé.
Liliane s’imaginait tous les matins, arrivant là pour prendre son café avec Nadia pour échanger les dernières nouvelles des fronts. Le front des études mais aussi celui des amours. A vrai dire, au tout début de cette histoire, sur ce dernier front, Liliane avait assez peu de choses à raconter. Nadia, elle, avait étrangement dépassé le stade des rêveries puériles, engagée qu’elle était déjà dans l’austère chemin des choix déjà faits. Elle était déjà fiancée.
Après le café avec Nadia, Liliane se voyait assise au dernier rang de l’Amphithéatre, prenant ses notes tout en parcourant le volume des yeux à la recherche de Farès, l’ami, le confident. Le seul capable de lui soutirer un rire franc avec ses réflexions sarcastiques, inattendues et toujours surprenantes, signes d’un esprit alerte qui n’a pas sa place dans ce nid à déception où ils vivaient. En écoutant les fulgurantes réflexions de Farès, Liliane prenait toujours un air offusqué tout en sachant, au fond d’elle à l’instant même où les derniers syllabes quittaient les lèvres de son ami, que celui qui lui faisait face ou qui marchait à ses côtés était un trésor, une chance pour elle que peu de monde avait la chance de posséder. Une preuve de plus s’il était encore nécessaire que la providence est injuste et que, sans en comprendre les rouages, elle en acceptait volontiers sa généreuse part.
L’arrêt du bus s’approchait lorsqu’elle en était à imaginer le repas de midi. Des sandwiches à la mortadelle, achetés à la cantine de l’hôpital où elle devait passer son stage de pratique pédiatrique. Elle s’imaginait alors abou Fadel, le restaurateur en chef de la cantine de la Faculté de médecine de Damas. Ce personnage immortel qui, s’imaginait-elle, restera derrière son comptoir mal essuyé et collant, bien longtemps après que tous les professeurs de médecine auront pris leur retraites dorées, à distribuer ses fines lamelles de viande au contenu mystérieusement douteux, entourées de pain farineux mille fois congelé puis décongelé au su et au vu de tous ceux qui enseignent le contraire et ceux qui feignaient de l’apprendre ou tâchaient de ne pas l’oublier.
Liliane adorait son stage de pédiatrie. Elle aimait les enfants, ou du moins leur contact. Ils venaient de partout émergeant de toutes les couches sociales. Cela lui donnait l’impression de regarder son pays au fond des yeux. Cela lui donnait l’impression de pouvoir modifier, ne serait-ce qu’à la marge les injustices qui le minaient. Elle aimait se convaincre que des enfants bien traités et respectés ne peuvent que s’en rappeler le jour où ils devront faire des choix. Ils se diraient peut-être alors en se rappelant d’elle que le mal n’est pas forcément partout, en dépit des apparences et des faits têtus de tous les instants. Ils soupçonneraient peut-être ce jour là que derrière l’humiliation quotidienne et la loi du plus fort, le bien peut se nicher quelque part, peut-être même, partout et qu’il suffira de le chercher, bougie à la main, dans la nuit de l’Orient, lâché par l’Histoire des peuples heureux.
Peu de gens savaient que Liliane a rejoint les rangs du Parti National Progressiste Socialiste (PNPS). C’était son petit secret bien gardé. son acte petit bourgeois mais elle ne le savait pas à l’époque. Nous l’avons tous su plus tard, mais ne précipitons pas les choses. Le PNPS était un drôle de parti. Toléré par le régime pour ménager la vitrine d’un multipartisme de façade. Il gardait un halo de séduction qu’il puisait dans ses origines philosophiques. Le parti se gardait bien cependant d’intervenir dans la vie de tous les jours, se contentant de promettre la construction d’un Homme Nouveau tout en repoussant cette mission bien ambitieuse, à un terme aussi lointain que vaguement défini.
Lorsque Liliane fixait les yeux d’un enfant malade, il lui arrivait parfois de penser à cet Homme Nouveau qu’elle était censée contribuer à voir naître, à la hauteur de sa modeste place. Elle ne pouvait pas s’empêcher de penser qu’il était peut-être devant elle. Ce qu’elle fait en sa présence et ces quelques mots qu’elle lui adresserait forgeront peut-être l’homme qu’il adviendra. Tout cela donnait à ses actions une cohérence inespérée et diffusait dans son âme une paisible paix intérieure. La paix que procure à l’âme le sentiment de transcender le quotidien et de s’inscrire dans une noble mission collective.
Avant même de monter dans le bus, Liliane se voyait déjà rentrer le soir, fatiguée peut-être, mais pleinement épanouie et satisfaite de sa journée.